Laura Berent

Archive de la catégorie «Cent fois»

39.

In Cent fois on novembre 10, 2009 at 8:12

Il pleut sur Margaux, une pluie fine et odorante, elle sent le pin frais de la forêt, elle sent le miel, elle sent l’été. Et Margaux danse sous la pluie fine, et elle s’éclabousse en sautant dans les flaques d’eau, à pieds joints, et elle adore même si elle est toute mouillée et qu’elle commence à grelotter dans ce petit sentier qu’elle avait emprunté juste pour flâner. Et le tonnerre qui gronde, et le ciel qui se déchire en deux, et la route encore si longue, et la pluie de plus en plus intense. Et les flaques qui deviennent des lacs qu’elle n’arrive plus à enjamber, et le ciel qui gronde encore, et la lumière qui frappe le sol. Elle a peur et regarde le ciel se déchirer en trois tandis que la foudre frappe encore une fois.

38.

In Cent fois on octobre 31, 2009 at 9:32

452 pas, 85 marches descendant sous la terre, 180 pas. 62 marches pour remonter vers la lumière puis encore compter 166 pas. Ce trajet, elle l’emprunte chaque jour pour se rendre au travail, mal payé mais si près de chez elle, ça compense. Margaux répond au téléphone. Service après vente, bonjour. Les gens ne sont jamais contents mais elle s’en moque. C’est juste un job. Consulter sa montre, 16 heures, pressée d’en finir. Dehors, entreprendre le chemin en sens inverse. La pluie tombe serrée. 166 pas. Les marches sont glissantes. Elle chancelle et tombe sans parvenir à se rattraper. 14, 22, 35, 48, 55 et puis la dernière, son corps disloqué échoué sous la terre, inanimé au pied des escaliers.

37.

In Cent fois on octobre 27, 2009 at 6:31

La table de la cuisine est ronde, recouverte d’une nappe en plastique orange. Dessus, il y a juste une petite boîte en métal, ronde elle aussi, remplie de biscuits, les sablés de sa grand-mère que Margaux adore. Devant, une feuille de papier lignée, arrachée à un cahier à spirales. Il y est inscrit à l’encre noire : “Mangez –moi”. Le couvercle fait clac quand elle l’enlève, de jolis biscuits à la courbe parfaite qu’elle entreprend de déguster. Dans un premier temps, elle ne réalise pas qu’à chaque bouchée, elle rétrécit à vue d’œil. De plus en petite, jusqu’à atteindre la taille d’une souris. La porte claque, d’énormes pieds avancent droit vers elle. La bouche encore pleine de sablé, elle périt écrasée.

36.

In Cent fois on octobre 22, 2009 at 6:02

Toute sa vie, Margaux avait rêvé de sauter en parachute, savoir comment c’est quand on flotte dans le ciel, croiser quelques oiseaux et vaciller, emportée par le vent. Addition de coïncidences, des amis de ses parents pratiquaient la chose depuis longtemps. Elle s’est invitée, toute excitée par l’idée. La porte épaisse de l’avion qui glisse. Il est blanc, bardé de grosses lignes rouge sang. Pas très grand. Avec des hélices et le moteur qui vrombit déjà. Décollage. De plus en plus haut. Elle ouvre grand les yeux et se précipite, n’attendant pas d’être briefée, trop énervée. C’est la chute, longue et sinueuse, Margaux comme un fétu de paille et puis son équipement qui ne répond pas…

35.

In Cent fois on juillet 31, 2009 at 6:51

Distributeur automatique de billets, insérez votre carte, tapez votre code à l’abri des regards indiscrets, choisissez votre montant : l’écran digital distille ses instructions à Margaux qui s’exécute, concentrée, tandis qu’un grand mec encagoulé s’approche d’elle armé d’un revolver. « Magne-toi,, balance le fric, pétasse ! » Elle se retourne et dévisage la paire d’yeux bleus aussi froids que l’engin qu’il presse durement contre son front, s’excitant de plus belle. Les factures empilées, les fins de mois difficile à boucler, risquer de voir débarquer les huissiers. Ça non, elle ne pourrait pas supporter… Bip. Transaction annulée. Fou de rage, le grand type presse sur la détente et c’est le carnage.

34.

In Cent fois on juillet 22, 2009 at 8:23

C’était un soir d’été, feu d’artifice au programme. Il faisait horriblement chaud. Margaux portait une robe légère. Elle avait perdu ses amis dans un mouvement de foule. Le brouhaha ambiant les empêchait sûrement d’entendre la sonnerie de leur portable. Tout ce monde qui grouillait de partout, une forêt humaine de plus en plus compacte, oppressante, menaçante. Elle commençait à mourir soif et, à moins d’un miracle, elle ne pouvait espérer s’hydrater de sitôt. Et puis ses pieds qui lui faisaient mal et tous ces gens qui la bousculaient sans même prendre la peine de s’excuser. Quand elle s’est évanouie, ils l’ont logiquement piétinée, ne lui laissant aucune chance.

33.

In Cent fois on juillet 21, 2009 at 9:42

Sortir en boîte, danser, parler fort voire crier, danser, boire, avoir mal aux pieds, se faire draguer, s’embrasser et puis tout oublier. Margaux connaissait cette légende urbaine et elle s’en moquait. Même si c’était vrai, à combien s’élevait le pourcentage de risques qu’elle encourrait ? Tellement infime qu’elle préférait l’ignorer. Tout ce qui comptait, c’était retrouver ses copines et puis boire et puis danser et puis éventuellement se faire draguer parce qu’une nouvelle rencontre, c’est toujours tellement excitant. Sauf que cette nuit-là, ce n’était pas qu’une légende : la poudre blanche sournoisement versée dans sa vodka était trop solidement dosée. Ça l’a bel et bien achevée.

32.

In Cent fois on juillet 13, 2009 at 3:50

Margaux dort profondément, elle ne sait pas qu’elle ne réveillera jamais. La souris qu’on piège, qu’on assomme et puis qu’on pique avec un anesthésiant puissant pour l’emmener plus facilement à l’abri des sales gens. Le Seigneur le lui a bien expliqué: tous, ils l’ont tous abandonné et lui, il est le dernier. C’est pour ça qu’il doit rester sur ses gardes s’il veut accomplir sa mission, toutes ces catins à sacrifier, le cens à payer. Comme il sent la puissance du Seigneur quand il extrait la lame du fourreau, un son divin et grisant, le métal qui glisse doucement. Et il chante le Seigneur quand il accomplit le rituel, il y met tout son coeur. D’abord les mains, les bras, les cuisses et le cou, pour terminer.

31.

In Cent fois on juillet 12, 2009 at 5:43

Grippe, tuberculose, malaria, hépatite, sida et puis le cancer, du rein, du poumon, du foie, généralisé : la maladie, Margaux, elle en est terrorisée. Gamine, elle avait collectionné varicelle, oreillons, rougeole, angines et elle avait même eu le bras cassé dans un accident de voiture. La maladie, Margaux n’a jamais pu l’éviter. Alors elle met tout en œuvre pour se protéger, obsédée par l’idée de se retrouver alitée, paralysée, respirant à peine, à deux doigts de crever. C’est pour ça qu’elle se promène avec un masque et qu’elle se lave les mains à longueur de journée. C’est un moustique, un ridicule moustique qui a dû lui refiler. Et elle est morte dans d’atroces souffrances, d’un accès de fièvre délirante.

30.

In Cent fois on juillet 4, 2009 at 6:33

Une fête, vin et champagne, des dizaines d’invités qui se bousculent. Margaux a chaud et la musique va trop fort, de mauvais beats électroniques, elle déteste, et cette si atmosphère enfumée, elle se sent asphyxiée. A peine une heure qu’elle est arrivée. Encore une, elle pense, et elle pourra se casser, libérée de la corvée. C’est vrai, faut être dingue pour inviter autant de monde dans un appart au quatrième étage quand les thermomètres ont décidé d’exploser, sans même un balcon pour souffler. Elle se poste à une fenêtre pour prendre un peu d’air, un rien ivre, enfin respirer. Et elle se penche un peu, pour mieux en profiter, mais elle sent son équilibre irrésistiblement vaciller…

29.

In Cent fois on juillet 1, 2009 at 5:34

Margaux n’a que trois mois et ses parents ne lui trouvent que des qualités. Comme elle est belle leur fille et combien elle leur ressemble ! Bien qu’ils n’aient guère de temps à lui consacrer : ils bossent chaque jour dix heures d’affilée, à gérer des piles de dossiers, n’hésitant pas à sacrifier leur pause déjeuner. C’est que sa vie, faut bien la gagner. La petite leur fait souvent passer de mauvaises nuits, faut la changer, l’allaiter, la calmer, puis ils sont si fatigués… Juste comme ce matin-là où le papa, stressé par le manque de sommeil et cette putain de canicule, a foncé direct au bureau. La nounou n’a jamais vu la couleur du bébé. Qui n’a pas survécu, exposé au soleil, sur le siège arrière du véhicule.

28.

In Cent fois on juin 30, 2009 at 6:17

Elle disait qu’elle était trop vieille, que son cœur était usé, qu’elle avait l’air en pleine forme mais qu’elle se sentait partir. Margaux attendait la fin, en compagnie des siens. Elle avait vu défiler quatre décennies, si vite, le temps a toujours été trop pressé. Elle avait encore toute sa tête et il lui restait de l’énergie à revendre. Alors, quand elle disait qu’elle s’en allait, personne ne la croyait. On la regardait en riant. Avec une santé pareille, tu finiras trois fois centenaire ! Notre Cassandre eut pourtant le mot de la fin : c’est arrivé dans son sommeil, sur une chaise longue à l’abri du soleil. Elle n’a rien senti, rien vu venir, elle ne s’est pas repassée le film de sa vie pour la toute dernière fois, non, rien de tout ça.

27.

In Cent fois on juin 25, 2009 at 5:21

On a retrouvé Margaux dans une chambre d’hôtel, c’est l’employé du service petit déjeuner qui l’a vue en premier. Elle était nue, allongée sur le lit, sans bouger, sans même respirer. Elle portait autour du cou de larges striures rouge foncé. Pas de traces de lutte, les rideaux étaient tirés. Il avait vite compris qu’elle avait été étranglée. Elle était si jeune, si belle. Elle semblait si fragile. L’employé s’est approché de son visage pour l’embrasser. Puis il est resté une heure sans rien faire, à simplement la contempler. Jusqu’au moment où il a réalisé qu’il ferait mieux de s’activer s’il ne voulait pas être suspecté. C’était mathématique : il n’avait apporté qu’un seul petit déjeuner.

26.

In Cent fois on juin 24, 2009 at 5:09

Les ouvriers avaient commencé leur chantier à sept heures. Margaux n’était pas encore bien réveillée. Elle pestait contre ce bruit qui l’avait sortie de son lit. Personne ne l’avait prévenue des travaux. Même pas un bête mot glissé dans sa boîte aux lettres ! Quand elle a regardé par la fenêtre de son salon, elle a constaté que c’était la rue entière qu’ils éventraient. Elle n’a jamais été trop pressée de partir travailler mais l’argument qu’ils lui offraient là était de poids : tout ce bruit, ça agresse, y compris dans sa salle de bain. Elle pestait en choisissant ses vêtements, hésitant entre une jupe et un pantalon, quand la conduite de gaz a été touchée pulvérisant, dans la foulée, son joli appartement.

25.

In Cent fois on juin 22, 2009 at 4:33

Elle avait toujours eu peur, d’aller de travers, de tout flanquer par terre. Elle avait peur quand elle était chez elle, qu’un incendie éclate, qu’elle s’électrocute, qu’un braqueur la massacre. Elle avait peur quand elle sortait, que le métro explose, qu’on lui vole son sac. Margaux, trouillarde de première classe qu’il avait fallu convaincre pour un tour sur la foire. Elle pleurait comme une gamine dans le labyrinthe de miroirs, il avait trouvé ça touchant. Elle ne voulait pas aller dans les montagnes russes mais il l’y avait obligée, de force, ces simagrées, fallait pas pousser. Ca allait trop vite et elle hurlait tout devant, son cœur qui s’emballait, de plus en plus vite, jusqu’à la lâcher, ses fusibles grillés.

24.

In Cent fois on juin 19, 2009 at 5:05

C’est bon une fraise Tagada, et puis deux et puis trois, Margaux se goinfre, c’est si bon. Elle rêvasse sur sa terrasse, un peu de soleil pour bronzer et un paquet entier de bonbons acidulés. Samedi midi, rien à faire en particulier, juste profiter, se régaler. Gourmande, elle commence à s’empresser, fourrant de plus en plus de bonbons dans sa bouche, ne prend même plus la peine de mâcher, gloutonne, elle avale, ça tombe dans son estomac, elle avale, mais là, ça ne passe pas. Elle panique, de moins en moins d’air à respirer, elle s’étouffe, même pas un verre d’eau à proximité. Elles étaient si bonnes les fraises Tagada. N’en mangera plus, ni une ni deux ni trois.

23.

In Cent fois on juin 18, 2009 at 5:35

Elle traîne avec des sales gosses, elle provoque, elle est amoureuse de lui, la plus grande gueule, les suit partout, collection de quatre cents coups, garçon manqué, ça lui va bien, à Margaux, pas encore une adulte mais plus du tout une enfant, elle est amoureuse de lui, la plus grande gueule, arrive avec un flingue, ne veut pas savoir où il a trouvé ça, un flingue, un vrai, qu’il charge d’une seule balle, ils sont quatre, le barillet tourne, pas de danger, juste pour s’amuser, Margaux rit, pour cacher son malaise, elle sait qu’elle n’a jamais eu de chance, elle le sait bien, clic dans le vide, à son tour maintenant, elle hésite, il n’aime pas les filles qui se défilent, ne voudrait pas le décevoir, une seule balle.

22.

In Cent fois on juin 16, 2009 at 6:24

Ils s’étaient donnés rendez-vous au drive-in. S’embrasser et se peloter en regardant un film. C’était si ado et Margaux adorait cette idée d’elle et de lui sur la banquette arrière, s’oubliant dans la frénésie du moment. Le film n’est pas terminé mais il a dû partir, besoin urgent, une demi heure qu’elle l’attend. Elle se replonge dans le scénario, une histoire d’amour et de gangsters, verrouillant les portes du véhicule, tant qu’à faire. Des coups violents cognent sur la vitre et la ramènent à lui, enfin de retour. Il a la tête en sang et lui hurle de le laisser entrer, de l’emmener aux urgences, il va crever. Elle obtempère, terrifiée, tandis qu’il se jette sur elle pour dévorer sa cervelle.

21.

In Cent fois on juin 15, 2009 at 5:58

Elle fait toujours attention à elle. A ses cheveux, qu’ils ne soient pas rebelles. A ses fringues, impeccablement repassées. A son maquillage, de l’eyeliner et du mascara qui ne coulent pas, son éternel souci du détail. Ce soir-là, elle teste de nouveaux bigoudis, comme dans les séries américaines. La touche Farah Fawcett, elle adore même si ça lui fait une de ces têtes ! A la télé, l’image vacille à cause de l’orage qui vient d’éclater, la fenêtre est grande ouverte, il fait si chaud, elle baille, c’est l’été. Pas le temps de saisir la télécommande pour zapper sur une autre chaîne qu’un éclair la foudroie, lumière et coup de tonnerre, les fusibles ont sauté. Margaux et ses bigoudis aussi.

20.

In Cent fois on juin 13, 2009 at 6:10

Elle avait tout fichu en l’air, pas capable de se raisonner, toujours à se laisser tenter pour un dernier. Et puis un autre. Et encore un autre. Toutes ses économies y étaient passées, le fric qu’elle avait piqué à ses vieux avant de se tirer. Elle avait dû se mettre à voler, faire les coffres de voitures et les sacs de vieilles, puis revendre son butin, jamais en position de force pour négocier, avant de l’échanger (enfin !) contre un pacson qu’elle s’empresse toujours de vider. C’est plus fort qu’elle, Margaux tourne en rond. Des sales coups. Pour s’évader. Tout ce qu’elle se sentait capable de faire jusqu’au jour où elle n’a pas fait gaffe, la poudre trop pure ou la seringue trop chargée, son dernier flash, payé cash.

19.

In Cent fois on juin 11, 2009 at 7:29

Il est quinze heures. Elle n’est pas en avance. Elle n’aurait pas dû traîner autant, à siroter du rosé devant la télé mais elle déteste se sentir pressée. Sauf qu’elle n’a pas le choix si elle ne veut pas se faire virer. Tout de même, un samedi ! Quelle drôle d’idée ces réunions n’importe quand, même le week-end, comme si elle n’avait pas le droit de vivre sa vie en dehors de ce foutu job d’agent immobilier ! Elle fulmine. Et ce portable qui n’arrête pas de sonner ! Faut vraiment qu’elle se grouille. Margaux démarre sa BM et se met à foncer, un rien ivre et stressée, distraite au point de ne pas remarquer que le passage à niveau vient de se refermer derrière elle et qu’il est trop tard : elle est piégée.

18.

In Cent fois on juin 10, 2009 at 6:12

Margaux porte des chaussettes rayées, roses et vertes. Sur sa petite robe en jeans, sa maman a brodé un papillon géant. Tout le monde lui dit qu’elle est petite mais elle se sent si grande du haut se ses six ans. Son petit chat s’appelle Bob et il n’aime pas quand Margaux joue avec lui, qu’elle lui tire les oreilles et lui arrache les poils. Il sort ses griffes et crache, il ne tient plus en place. La petite fille le pourchasse, s’aventurant de plus en plus loin de la maison, dans un grand champ rempli de vaches. Margaux rit, excitée comme un vermisseau. Tu ne m’échapperas pas ! Tandis qu’elle glisse et trébuche dans le ruisseau. Elle n’a pas appris à nager et c’est si profond qu’elle perd pied.

17.

In Cent fois on juin 9, 2009 at 4:27

Elle ne l’aimait pas vraiment mais il l’avait quittée et ça, Margaux ne pouvait pas le supporter. Toutes ces histoires qui se répétaient, dix fois, cent fois, tous ces cons qui avaient valsé dans sa vie et elle, elle ne demandait rien sauf un peu de compagnie. Le temps passait et Margaux réalisait qu’à force de se faire lâcher, elle finirait vieille fille. Plutôt crever ! Elle aurait pu rebondir mais elle n’en avait plus l’énergie. Se claquemurant dans le silence de son meublé avec même pas une télé. Seule, à bout, sans envie, sans goût, sans espoir. Alors elle s’est pendue, laissant pour tout message, barbouillé avec un vieux tube de rouge à lèvres  sur un grand miroir : Vermines, je vous hais !

16.

In Cent fois on juin 8, 2009 at 4:41

Margaux était seule chez elle ce soir-là. Il l’observait planté sur le trottoir d’en face. Derrière la fenêtre éclairée du living de son appartement situé au premier étage, elle faisait les cent pas. Bon sang ce qu’elle était accessible, tellement accessible qu’il ne pouvait se contenir. Il se contenterait de sonner, prétextant qu’il est pompier. Une fuite de gaz dans le quartier, si c’est pas une bonne idée. Ensuite, ça irait vite. Comme toujours. Il l’assommerait à coups de poings puis se jetterait sur elle avec la cordelette qu’il serrait déjà entre ses mains. Elle ne souffrirait pas. Et lui, il irait mieux. Comme à chaque fois. Le problème, c’est qu’il savait que cet état de grâce ne durerait pas.

15.

In Cent fois on juin 5, 2009 at 5:58

C’est à la une de tous les journaux : on a retrouvé Margaux. Deux mois qu’elle a disparu, que ses proches s’inquiètent, augurant le pire. Elle avait tout laissé en plan. Son amoureux. Son job. Son appartement. C’est un joggeur qui a découvert en premier ses restes, pas très bien emballés dans un sac poubelle gris, même que quelques doigts de sa main nécrosée s’en échappaient. C’est un chien qui est tombé sur sa tête, elle avait les yeux fermés, ses cheveux étaient recouverts de terre. C’est un policier qui a trouvé les membres qui manquaient. Pour autant, le puzzle n’était pas complet. Quel barbare avait pu bousiller la vie de Margaux en la réduisant en charpie ?

14.

In Cent fois on juin 4, 2009 at 4:28

Sur la plage. Sable doré, bateau de plaisance au loin, la nuit à peine couchée, vent glacé. L’eau avance puis se retire sur Margaux en un mouvement irrégulier, doux parfum des embruns marins. Elle, jolie poupée abandonnée, vidée de son sang, ne porte aucun vêtement. Ses bras lardés de coups de griffes témoignent qu’elle s’est sans doute débattue, vainement. Ses jambes sont recroquevillées, son dos est recouvert par le sable et ses cheveux mouillés. Son cou exhibe au soleil naissant deux stigmates rouges et symétriques, les traces du baiser d’une de ces créatures abjectes condamnées à conquérir l’immortalité, nuit après nuit, les canines affûtées.

13.

In Cent fois on juin 3, 2009 at 4:59

Margaux avait toujours rêvé de dieux de légende, de Cléopâtre et de Ramsès, des pyramides de Gizeh et du temple de Philae. Sacrée aubaine, ce billet acheté au rabais, quelques centaines d’euros à peine, croisière sur le Nil d’une semaine. L’Egypte, s’était exclamée sa mère. Mais on y tue des touristes ! Margaux s’en moquait et était montée sans crainte dans l’avion. Il avait atterri pile à l’heure. Elle exultait même si ces vacances se profilaient en marathon. Le Caire. Quartier libre avant la visite du musée. Elle tue le temps, assise sur un banc, à observer une foule hétéroclite en s’épongeant le front. L’explosion, assourdissante, n’a même pas eu le temps de la surprendre.

12.

In Cent fois on juin 2, 2009 at 4:52

Elle s’est toujours trouvée trop grosse, comme toutes les filles, trop de fesses, de ventre, de cuisses, va falloir s’attaquer à ce laisser-aller, retrouver sa taille 36, voire moins, régime sévère, salades et boissons légères. Margaux a perdu cinq kilos en deux semaines. Mais elle se trouve toujours aussi grosse alors elle continue. De toute manière, elle n’a plus d’appétit. Elle s’acharne à ne rien manger et à se forcer à vomir tandis que, sur la balance, c’est la déflation galopante : 55, 51, 48, 44, 42… Elle se déteste, elle déteste ce corps toujours aussi plein de graisse, alors elle continue, jusqu’à en perdre ses forces, avec personne pour la rattraper, pour lui dire : bon sang mange, sinon tu vas crever !

11.

In Cent fois on juin 1, 2009 at 9:56

Elle dort profondément, rêvant d’une belle forêt avec de grands arbres et des fleurs sauvages. C’est l’été dans sa tête même si elle sait qu’il ne s’agit que d’un rêve et que, dehors, c’est l’hiver. Au loin, elle entend une alarme qui résonne, inquiétante, on dirait une sirène d’ambulance ou de pompier. Margaux sait toujours quand elle rêve mais pas toujours quand elle doit se réveiller, alors elle traîne encore un peu à travers les chênes et les fougères tellement elle s’y sent bien. Elle traîne jusqu’à ce que la fumée de l’incendie qui dévore son immeuble depuis une demi-heure lui fasse ouvrir les yeux. Le brasier. Il l’encercle. Et elle suffoque, réalisant horrifiée qu’elle est piégée.

10.

In Cent fois on mai 29, 2009 at 7:05

Emma lui a offert un gâteau préparé avec amour et ses petites mains. Margaux, qui adore sa nouvelle copine et sa myriade d’attentions, leur prépare un thé vert, ce sera encore meilleur avec la douceur. Emma n’a pas faim maintenant. Tandis que Margaux, gourmande, ne peut résister à l’appel si tentant du chocolat fondant. A la première bouchée, elle trouve le goût bizarre mais, poliment, elle ne le fait pas remarquer à son invitée. A la deuxième bouchée, elle commence à se sentir faible. Mais elle en reprend une troisième puis une quatrième avant de s’effondrer tandis qu’Emma, froidement, se met à fouiller l’appartement : elle sait qu’elle y trouvera un peu d’argent.

9.

In Cent fois on mai 28, 2009 at 5:09

Margaux a rencontré Emma dans ce bar où elle a ses habitudes, vodka glacée, ça lui change les idées. Elles bavardent, s’offrent un verre, puis un autre et encore un autre,  Emma et Margaux ivres, leur alcool triste, au bord du gouffre… Emma lui dit qu’elle travaille dans la tour en face, au vingt-sixième étage. Ca te tente un dernier sur le toit ? Les nouvelles amies bras dessus, bras dessous se mettent en route. Margaux trouve que la ville est encore plus moche, de si haut. Et Emma lui répond que tout est moche en lui prenant la main. Elles échangent un bref regard. Se sont comprises d’instinct, s’élançant en courant pour sauter dans le vide, y scellant leur amitié pour l’éternité.

8.

In Cent fois on mai 27, 2009 at 5:47

Timothy Leary disait que le moment de la mort correspond à celui de la plus grande extase jamais vécue. Margaux en vivait une autre, bien charnelle celle-là, se donnant à lui et sur lui, coups de reins saccadés et gémissements en veux-tu, cent fois, mille fois. Il la retourne, le feu de l’action, comme il s’acharne. Plus fort, ne t’arrête pas. Bien sûr qu’il continue, jusqu’à ce qu’elle sente son cœur s’emballer drôlement. De plus en plus vite. Au point qu’elle en a le souffle coupé. Tandis qu’il poursuit sa besogne, Margaux vient à l’orgasme. Elle n’a jamais connu ça aussi intensément, son petit corps de poupée spolié de ses forces, privé de sa vie dans un dernier coup de grâce.

7

In Cent fois on mai 26, 2009 at 5:00

Huit heures. Du matin. Elle prend un bain, rempli de mousse qui crépite doucement. Se sont encore engueulés, des mois que ça dure. Elle sait qu’il est à deux doigts de la quitter, ne lui manque que le courage pour y arriver, lui qui n’arrête pas de se défiler. Il doit se raser mais la sale de bain est encore occupée. Des heures qu’elle y traîne, bordel. Elle lui dit qu’il n’a pas à se gêner pour elle. Il obéit : le rasoir électrique en action, il lisse sa belle gueule de mignon devant le miroir du lavabo. Elle lui hurle de s’arrêter. Tant de bruit de grand matin! A court d’idée pour la faire taire, il lui balance l’appareil encore branché. Elle l’esquive. Mais pas l’eau du bain. Margaux grésille. Il voulait pas ça, putain.

6.

In Cent fois on mai 25, 2009 at 5:40

Elle se tord comme la tige d’une renoncule folle et puis gémit un peu. Margaux a mal et jamais elle n’aurait imaginé que ce garçon si gentil aurait pu lui faire ça, la larder de coups de couteau, partout, son corps meurtri, qui saigne, tellement, que vienne l’agonie. Elle le regarde, les yeux noyés, l’implorant pour qu’il se dépêche, qu’il en finisse et vite, ce salaud qui lui avait promis la lune quelques heures plus tôt, dans cette boîte de nuit électrique où elle avait échoué ce soir-là, pour oublier qu’un autre salaud lui avait fait mal mais pas comme ça : il l’avait quittée, abandonnée, et cette douleur-là, Margaux est incapable de dire si elle est pire que celle qu’elle est en train de subir et sans qu’elle puisse à s’en défendre.

5.

In Cent fois on mai 23, 2009 at 7:05

Heure de pointe. Les quais de la station se noircissent tandis que les hauts parleurs crachotent une musique énervante : honnêtement, qui a envie de se taper une quelconque chanteuse de variétés après dix heures à s’échiner dans bureau même pas bien aéré ? Margaux en avait même oublié sa pause déjeuner… Elle est à cran, fatiguée, pressée de rentrer. Le panneau électronique indique que le métro arrive dans une minute. Qui s’éternise. Jusqu’à ce que rugisse la machine. Tout ce bruit, mes oreille, pitié ! Et voilà qu’elle sent qu’on la pousse, si fort qu’il lui est impossible de lutter, si fort qu’elle se sent éjectée, son corps déchiqueté retombant lourdement sur les rails du monstre d’acier.

4.

In Cent fois on mai 22, 2009 at 6:46

Margaux n’aime pas le poisson. A cause des arêtes. Trop ennuyeux à enlever. Et elle, elle n’a pas la patience. Elle n’aime pas le poisson mais, par politesse, elle na pas refusé celui que lui a présenté son hôtesse sur une belle assiette. Tante Annie, elle y a mis tant de cœur, puis il n’est pas si moche ce poisson, cuit au beurre sur un lit de roquette. Elle n’aime pas le poisson mais elle a faim, puis elle n’a pas envie d’être impolie. Si gentille, sa tante Annie. A la quatrième bouchée, quelque chose ne passe pas et reste bloqué dans sa gorge. Une putain d’arête. Elle étouffe et, privée d’oxygène, elle perd ses moyens. Tante Annie a beau lui tapoter le dos que ça ne sert à rien. Trop vieille. N’a plus de force.

3.

In Cent fois on mai 21, 2009 at 6:36

Une poignée et puis deux et puis trois. Roses, bleues et vertes, les petites pilules remplissent sa petite bouche, trop petite, il lui a souvent reproché son dentiste. Quelques gorgées d’eau pour qu’elles descendent bien, qu’elles se calent au fond de l’estomac et accomplissent leur mission, parce qu’elle en a assez et qu’elle n’en peut vraiment plus. De la vie, de sa vie, de tout le reste. Et déjà ses muscles se contractent, et ses membres qui s’engourdissent, et sa tête qui se décolle lentement de ses épaules. Margaux flotte dans ses draps blancs, des flacons transparents renversés à son chevet. Margaux flotte dans ses draps blancs, et c’est son dernier instant.

2.

In Cent fois on mai 20, 2009 at 5:06

Elle est en retard, comme toujours. A peine le temps d’avaler un café et de vérifier qu’elle n’avait rien oublié, son sac, son portable, tout éteindre, verrouiller la porte d’entrée. A peine le temps de penser à ce qu’elle allait bien raconter, lui raconter, à son boss, quand il lui ferait une fois de plus remarquer, excédé, son manque cruel de ponctualité. Peut-être même qu’il va la flanquer dehors, cette fois, pour de bon. A peine le temps de rien. Pas même celui de remarquer cette petite voiture rouge qui roule à vive allure et puis qui brûle le feu, tandis qu’elle s’engage en courant sur le passage clouté. Le véhicule ne s’est pas arrêté, abandonnant sur le bitume Margaux démantibulée.

1.

In Cent fois on mai 19, 2009 at 7:28

Quelques brins de muguet sur fond de prairie verte, Margaux, dans sa mini robe immaculée, est étendue à ses côtés, la bouteille d’un bordeaux épais renversée sur la belle couverture d’or qui ornait leur lit jusqu’à cette après-midi. Ses cheveux sont défaits, longs, dorés comme le miel d’acacia encore frais. La peau laiteuse de son corps en chien de fusil est offerte au soleil. Une sinueuse traînée d’un rouge éclatant s’échappe de la commissure de ses lèvres déjà bleutées. Margaux ainsi figée sent l’amour, unique vestige d’ébats qui tournèrent court. Il lui caresse tendrement les joues en lui chuchotant, la voix usée par les années, à toi ma belle, à ta jeunesse éternelle.